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ni amour,

Glocesler. - Je n'en entendrai pas davantage : meurs, prophète , au milieu de ta prédiction. (Il le poignarde.) C'est pour cela, entre autres choses , que je fus créé.

Le roi Henri. - Et pour bien d'autres assassinats que le mien ! O mon Dieu! pardonne-moi mes péchés, et puisse ce même Dieu te pardonner! (I meurt.)

Glocester. Quoil le sang ambitieux de Lancastre pénètre dans la terre? J'aurais cru qu'il devait monter. Voyez comme mon épée pleure la mort de ce pauvre roi ! Oh! puissent toujours verser de pareilles larmes ceux qui désirent la chute de notre maison ! - Allons, s'il te reste encore quelque étincelle de vie, descends vite aux enfers, et dis au diable que c'est moi qui t'y envoie; (Il le poignarde de nouveau.) moi qui ne connais ni pitié,

ni crainte. Ce que me disait Henriest, ma foi, vrai. J'ai souvent ouï répéter à ma mère que je suis venu au monde les pieds devant. Hé bien! n'ai-je pas eu raison de me háter pour coopérerà la ruine de ceux qui usurpaient nos droits? - La matrone fut saisie de surprise , et les femmes s'écrièrent: O Jésus , bénissez-nous ; il est avec ses dents! et c'était, ma foi, la vérité; signe évident que je devais grogner, mordre, et montrer en tout le caractère d'un chien hargneux. Eh bien ! puisque le ciel a façonné mon corps de la sorte, que l'enfer, à son lour, se charge de façonner mon âme sur le même modèle. Je n'ai point de frères; je n'ai aucuns traits de mes frères; ce mot amour, que les barbes grises appellent divin , réside dans les hommes qui se ressemblent, et non pas en moi qui suis seul de mon espèce.-Clarence, prends garde; tu m'empêches de jouir du soleil ; mais je saurai bien faire naître pour toi un jour de ténèbres. Je ferai bourdonner de droite et de gauche telles prophéties qu'Edouard tremblera bientôt pour ses jours; alors ta mort ne tardera pas à venir dissiper ses craintes. Le roi Henri et le prince son fils sont partis pour l'autre monde: maintenant, à ton tour, Clarence, ensuite les autres , jusqu'à ce qu'enfin , moi qui ne vaux rien, je sois le seul bon qui reste. - Je vais jeter ton cadavre dans une autre pièce. Le jour de la mort, Henri , est pour moi un jour de triomphe. »

La conduite de Richard envers ses complices et ceux dont il se sert pour l'accomplissement de ses desseins, mieux que leurs propres actions, nous sera connaitre, dans son vrai jour, le caractère de chacun d'eux, et nous permettra d'apprécier

l'étendue de leurs facultés intellectuelles et la valeur réelle de leurs vertus. Richard les emploie tous comme instruments de son ambition; mais, il affecte pour quelques-uns une 'amitié plus vive; il connait parfaitement les machines qu'il met en cuvre; il sait la portée de leur intelligence, et montre une grande habileté dans la manière dont il les fait agir. En présence du lord-maire et des membres du conseil de la cité, il affecte une dévotion et une piété peu ordinaires, un zèle ardent pour le bien public, un respect religieux pour les formalités légales, un goût prononcé pour la retraite, une grande aversion pour les tracas et les soucis du trône; une confiance entière dans les bonnes intentions et surtout dans la sagacité d'un magistrat revêtu d'une si haute dignité.

Or, quelle est la première impression que produit en nous cette conduite de Richard ? N'est-on pas plutôt frappé d'un étonnement, causé par l'adresse et l'habileté qu'elle suppose, qu'indigné de l'hypocrisie et de la basse fourberie qu'elle révèle? Qui ne voit alors distinctement, bien que d'une manière indirecte, le caractère du lord-maire? La conduite de Richard est une glace qui en réfléchit chaque trait, chaque nuance avec la plus admirable vérité. « Nous prenez-vous pour des Turcs ou des infidèles?» dit-il en parlant de la mort de Hastings« et croyezvous que nous eussions ordonné, contrairement à la loi, l'exécution de ce traître ? » Puis, feignant de refuser la couronne, il ajoute : «Hélas! pourquoi voulez-vous m'accabler des soucis de la royauté? Je ne suis point fait pour les grandeurs et la majesté d'un trône, etc. »

La conduite de Richard envers Buckingham a quelque chose de plus frappant et de plus particulier encore. Placé dans une position difficile, il s'en tire avec une habileté consommée. Les principaux traits du caractère de Buckingham se réfléchissent également dans la conduite que son séducteur tient envers lui. Ce dernier n'est pas dépourvu de talents ; il a une connaissance intime du cæur humain. Ses passions sont ardentes; quoiqu'il ne montre qu'un zèle très - faible pour le bien public, pour la vertu et les intérêts de la religion, toutefois il possède quelque humanité, et, jusqu'à un certain degré, le sentiment de ses devoirs. Mais, l'amour du pouvoir et des richesses exerce un empire absolu sur son ame; il est jaloux de tous ceux qui occupent des charges, ou qui s'élèvent à des dignités auxquelles, par son rang et ses talents, il croit avoir seul le droit de prétendre. Doué d'une certaine habileté politique, ou, pour mieux dire, possédant cette adresse, ce génie d'intrigue qu'on appelle art de gouverner, il se croit un grand homme d'état, et cherche les occasions de faire preuve de ses talents : c'est même là un des traits les plus saillants de son caractère ; le désir de montrer son habileté, parait être le mobile de toutes ses actions : tel est Buckingham. Richard sait parfaitement régler ses actions sur la connaissance parfaite qu'il a de son caractère. Il n'ignore pas que Buckingham est doué d'une grande pénétration d'esprit; mais, il sait en même temps qu'il s'occupe fort peu de l'opinion publique. Ilse conduit donc envers lui différemment qu'envers le lord-maire , et semble lui accorder une confiance sans bornes. Excité par un sentiment d'envie contre les parents de la reine, et peut-être aussi par l'espoir secret de s'élever sur leur ruine, Buckingham concourt de tout son pouvoir à les renverser, et devient ainsi l'agent dont se sert l'usurpateur pour atteindre au but de sa coupable ambition. Richard sait qu'il est excessivement vain de ses talents; il se laisse donc, en apparence, diriger par ses conseils ; et, non-seulement il l'emploie comme l'instrument de ses desseins, mais il semble encore lui attribuer la plus grande partie de ses succès. Persuadé qu'il n'a que les dehors de la vertu, ou du moins que les germes en sont bien faibles dans son cœur, et que la satisfaction de triompher de ses ennemis, sera plus que suffisante pour contrebalancer les remords qui pourraient naitre dans son âme, il le fait, jusqu'à un certain point , le confident de ses crimes. Il est à remarquer que Buckingham, excité par l'espoir de la récompense qui lui est promise, et mu surtout par le désir de faire

preuve talents, se montre plus entreprenant, plus ingénieux à trouver des expédients et plus empressé de les mettre à exécution que l'usurpateur lui-même. Ses procédés envers les parents de la reine, de Hastings, et surtout ses démarches à l'hôtel de ville en sont une preuve évidente.

L'ambition et l'hypocrisie n'ont jamais mieux été peintes dans aucun drame ancien ou moderne que dans cette scène où Richard, se dépouillant de tout sentiment d'humanité , recommande à Buckingham de calomnier devant la populace inconstante les innocentes victimes qui ne sont pas encore tombées.

de ses Buck.

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sous ses coups. «Allez, suivez-le, suivez-le, cousin Buckingham. Le maire va se rendre en toute hâte à Guild-Hall; là, quand vous trouverez le moment favorable, mettez en avant la batardise des enfants d'Édouard.

..) Et plus loin, «e si vous réussissez, amenez-les (le maire et les citoyens) au château de Baynard , où vous me trouverez bien entouré de révérends pères et de savants évêques. »

Buckingham , de retour, rend compte de sa mission.
« Glo. Eh bien! eh bien ! que disent les bourgeois ?

En ce moment, par la sainte Mère de Notre-Seigneur, les bourgeois ont la bouche close; ils ne disent mot.

Glo. - Avez-vous insinuéla batardise des enfants d'Édouard?

Buck. Oui, certes. .. A la fin de mon discours, j'ai sommé ceux qui aimaient le bien de leur pays, de crier : Vive Richard, roi d'Angleterre!

Glo. Et l'ont-ils fait ?

Buck. Non; Dieu me soit en aide, ils n'ont pas soufflé Ic mot.

Quelques-uns des gens de ma suite, dans le has de la salle, ont jeté leurs bonnets en l'air, et une dizaine de voix ont crié : Vive le roi Richard ! J'ai pris avantage de ces cris peu nombreux. Je vous remercie , bons ciloyens et amis , ai-je dit; ces acclamations unanimes , ces cris de joie , prouvent volre discernement et votre amour pour Richard. Après avoir ainsi terminé, je me suis retiré.

Glo. · Muets imbéciles! comment, pas un mot? Mais le maire et ses adjoints ne viendront-ils pas ?

Buck. - Le maire est là à deux pas; feignez quelque crainte; ne les écoutez qu'après de vives instances; paraissez devant eux avec un livre de prières à la main , et deux hommes d'église à vos côtés. Je veux partir de pour faire une sainte homélie: ne vous laissez pas facilement gagner à nos prières : faites la jeune fille, répondez non, et prenez.. »

Toute la scène inimitable du balcon est sans égale dans les fastes dramatiques. M. Paul Duport, dans ses Essais lilléraires sur Shakspeare , a eru, avec autant de raison que de justesse, y découvrir la source où Molière a puisé les traits les plus saillants de son sublime imposteur.- S'il en était ainsi , et si Molière avait pu devoir la connaissance de quelques-unes des plus belles scènes de Shakspeare aux nonibreux exilés qui s'étaient réfugiés en France, par suite des convulsions politiques de

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l'Angleterre, ce serait un double éloge de Shakspeare et de Molière, qui avait la bonne foi d'avouer qu'il prenait le bon partout où il le trouvait.

Toutefois, Richard connait le caractère inconstant de Buckingham, et ne lui dévoile ses desseins qu'autant que l'exige leur exécution. Richard sait se conduire envers son ami, de manière à pouvoir rompre plus tard avec lui, sans aucun danger. Une rupture éclatante, dont la cause est due à la diversité de leur caractère, ne tarde pas à éclater entre eux. Richard désire la mort des deux enfants de son frère, et veut que, dans cette circonstance comme dans les précédentes, il partage sa honte. Mais, cette fois, aucun aliment n'est offert à l'ambition de Buckingham; d'ailleurs le meurtre de deux enfants sans protection demandait peu d'habileté. Aussi l'humanité et le sentiment de ses devoirs, tout faibles qu'ils sont en présence de passions plus impérieuses, reprennent-ils tout leur empire sur lui : de là nait celte hésitation qu'il manifeste. Il se pourrait aussi que le ressentiment d'une ambition déçue, et cette disposition envieuse de son caractère, qui l'avait d'abord rendu jaloux des parents de la reine, et, plus tard, de l'usurpateur lui-même, aient puissamment contribué à opérer ce changement dans le cæur de Buckingham, Richard, qui n'ignore pas que son dernier projet est, plus qu'aucun autre, fait pour exciter ses scrupules, s'ouvre à lui avec ménagement et précaution, et n'oublie pas de lui exprimer ses sentiments de reconnaissance. Il prévoit les objections de sa conscience, et se hâte de les prévenir, en lui rappelant la part qu'il a prise dans tout ce qui a été fait jusqu'alors. Comme il ne devine point le motif réel de la résistance que lui oppose Buckingham, et qu'il le croit aussi corrompu qu'il le désire, il lui parle avec adresse de son projet , et cependant sans recourir à nul détour. Les suites de cette démarche sont, d'une part, une froideur marquée; de l'autre, une haine implacable.

La conduite de Richard envers Catesby est toute différente de celle qu'il tient envers Buckingham et le lord-maire. A ses yeux, Catesby est un homme sans principes, servile, inhumain, dont le caractère et l'amour-propre ne méritent ni considération, ni ménagements. Il en agit à son égard comme un homme convaincu qu'il ne reste plus dans son cæur aucun sentiment

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